Si la Fédération néo-zélandaise pensait que le départ de Scott Robertson du poste de sélectionneur des All Blacks marquerait une rupture nette, elle s’est lourdement trompée. Depuis les révélations initiales de l’Irish Independent, relayant des informations du New Zealand Herald sur un malaise des joueurs, la décision continue de faire des vagues bien au-delà des frontières néo-zélandaises.
Au cœur de la communication officielle, le mot « trajectoire » a été largement utilisé par le président de New Zealand Rugby, David Kirk, pour justifier une décision aussi rare qu’explosive à vingt mois de la Coupe du monde 2027. Mais en interne, ce choix donne l’image d’une institution fragilisée, loin du modèle de stabilité et d’excellence collective longtemps associé aux All Blacks. Le licenciement d’un entraîneur au palmarès solide, battu au Rugby Championship à la différence de points seulement et affichant un taux de victoire inférieur uniquement à celui de Rassie Erasmus, interroge profondément sur le fonctionnement de la fédération.
En coulisses, le processus a laissé des traces. Wayne Smith, figure respectée du rugby néo-zélandais et conseiller ponctuel de Robertson, a publiquement fait part de son malaise. D’autres techniciens de renom, comme Tony Brown ou Clayton McMillan, ont d’ores et déjà fermé la porte à un retour au pays. Le signal envoyé aux futurs candidats est clair : le poste de sélectionneur des All Blacks n’a peut-être jamais été aussi exposé.
Selon plusieurs sources proches du dossier, Scott Robertson a été convoqué brutalement le lundi 12 janvier, sommé de se présenter le lendemain avec un avocat spécialisé en droit du travail. Jusqu’à cette convocation, il n’aurait reçu aucun avertissement sérieux sur les conclusions du fameux « player review » ayant scellé son sort. Dès la première réunion, le ton employé lui aurait fait comprendre que l’issue était déjà écrite, sans que des retours précis de joueurs ne lui soient communiqués.
Le calendrier de son éviction illustre le malaise : alors que l’accord de séparation était finalisé le jeudi à 12h30, l’information avait déjà fuité plusieurs heures plus tôt dans la presse irlandaise. Les membres du management ont été informés à 13h15, les leaders du groupe à 13h30, et le reste des joueurs a découvert la nouvelle via un communiqué officiel à 13h45. En quatre jours, le poste de rêve s’était transformé en sortie précipitée.
Officiellement, David Kirk réfute toute décision dictée par le pouvoir des joueurs, même s’il reconnaît que la revue de fin de saison a pesé lourd. Cette enquête interne, menée par un comité restreint sans la participation de Wayne Smith, s’est appuyée sur des entretiens avec vingt joueurs autour de questions larges sur le projet de jeu, l’environnement et la capacité du staff à mener l’équipe vers le succès. Une méthode que certains jugent incomplète.
L’affaire Ardie Savea a également contribué à l’onde de choc. Les révélations selon lesquelles le troisième ligne envisageait de rester au Japon ou de partir en Europe ont profondément fragilisé l’autorité du sélectionneur. Robertson, qui pensait entretenir une relation saine avec son vice-capitaine, aurait découvert tardivement ces états d’âme. Savea avait pourtant bénéficié de marques de confiance, allant jusqu’à se voir proposer de faire l’impasse sur la tournée de fin d’année. En interne, le joueur est aussi présenté comme l’un des cadres tentés par le projet avorté de la compétition R360, ce qui aurait mis fin à sa carrière internationale.
Ces tensions s’inscrivent dans un contexte institutionnel instable. Le départ du directeur général Mark Robinson, non remplacé à ce jour, a créé un vide au sommet de New Zealand Rugby. À cela s’ajoutent des rivalités régionales persistantes : figure emblématique du rugby de Christchurch et des Crusaders, Robertson n’aurait jamais pleinement convaincu certains cercles d’influence d’Auckland, bien représentés au sein de la fédération et du groupe All Blacks.
Miné par des fuites régulières, affaibli par le départ de plusieurs adjoints et plombé par certaines défaites marquantes contre l’Argentine, l’Angleterre ou l’Afrique du Sud, Robertson restait pourtant persuadé d’être sur la bonne voie. Son prédécesseur Ian Foster avait, lui, bénéficié d’une patience bien plus grande malgré des turbulences similaires, jusqu’à mener les All Blacks en finale du Mondial 2023.
Aujourd’hui, Robertson rebondira sans difficulté tant sa cote reste élevée sur le marché. Les All Blacks, eux, se lancent dans une nouvelle quête avec Jamie Joseph, Vern Cotter ou Joe Schmidt parmi les noms évoqués. Les candidats ne manqueront pas, mais tous savent désormais à quoi s’attendre : derrière le mythe, les All Blacks sont aussi soumis aux jeux de pouvoir, aux rivalités et aux fragilités humaines.